Un patrimoine menacé

Après 1949, le gouvernement chinois s’attacha à combattre les croyances populaires, à réformer les traditions et à répandre l’idéologie dominante. Pendant la Révolution culturelle (1966-1976), les rituels furent interdits et les manuscrits brûlés. Mais après 1978, l’atmosphère s’adoucit, et les Dongba purent progressivement reprendre leurs activités. Toutefois un grand nombre de cérémonies avaient été oubliées, car entre-temps la plupart des maîtres dongba, seuls à maîtriser le script pictographique et la conduite des rituels, étaient décédés. Aujourd’hui, les Naxi élevés durant la Révolution culturelle ont délaissé leurs racines, tandis que les générations des années 1980 et 1990 ont grandi dans un contexte marqué par le développement économique du pays et sa transition vers la modernité, surtout depuis que Lijiang, à la fin des années 1990, est devenue une destination touristique privilégiée.

Sur place, on prit peu à peu conscience de la disparition imminente de la culture dongba. Des chercheurs chinois commencèrent de s’intéresser à la culture naxi, et plus particulièrement à son patrimoine écrit. En 1981, l’Académie des sciences sociales du Yunnan établit l’Institut de recherche de la culture dongba et invita les quelques Dongbas restants de la plaine de Lijiang à y enseigner le script pictographique et y traduire les manuscrits subsistants. Au milieu des années 1990, la plupart étaient décédés, sans que de nouvelles générations de dongba eurent été formées. Le « métier » de Dongba, qui exige de longues et fastidieuses années d’apprentissage, avait perdu son attractivité dans une société désormais tournée vers la modernité. La tradition s’est toutefois maintenue dans les régions montagneuses, et les Dongba Xi Shanghong 习尚洪 et He Zhiben 和志本, dont l’exposition présente des photographies, en sont deux infatigables représentants, aujourd’hui âgés de 72 et 88 ans.

Un certain nombre de mesures de préservation de la culture dongba, sur lesquelles nous reviendrons dans un prochain billet, furent peu à peu mises en place, aux niveaux international (Unesco), national, et local. Depuis 2013, l’ADCA est membre actif d’un projet financé par l’État, visant à reconstituer le canon littéraire éclaté à travers les bibliothèques du monde7 . C’est la mission de l’ADCA que de localiser les collections étrangères et d’en obtenir des reproductions. Celles-ci sont envoyées au Yunnan, pour être interprétées par les Dongba Xi Shanghong et He Zhiben. La récitation des classiques retrouvés est filmée et enregistrée, afin de pouvoir constituer, à terme, une archive audio-visuelle. Les traductions sont ensuite minutieusement étudiées par des spécialistes de la culture naxi. À terme, ces reproductions, accompagnées de leur traductions, devraient être mises en ligne sur une plate-forme dédiée au patrimoine écrit naxi.

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Tu ti p’u [Abattre les obstacles dressés par les démons] BULAC ms.chi.naxi 12, fol. 3v. Origine : Baidi白地村 (Yunnan)

On y voit une armée affronter une série de démons armés de flèches empoisonnées. À chaque rencontre, l’armée appelle à son secours le dieu de la guerre et 360 esprits guerriers, par des offrandes de viande, d’alcool, de riz et d’encens. Une fois repus, ces derniers brisent les flèches, les armures et les défenses des ennemis, permettant à l’armée de poursuivre son chemin

À l’occasion de ce projet, les manuscrits de la BULAC, de l’École française d’Extrême-Orient (49 manuscrits), de la Bibliothèque nationale de France (4 manuscrits, consultables sur Gallica ) et de la bibliothèque du Musée Guimet (3 manuscrits) ont été reproduits, et partiellement traduits. Ces traductions nous permettent tout à la fois de découvrir le contenu de textes jusqu’alors impénétrables, et surtout d’en apprendre davantage sur la culture traditionnelle naxi.